Introduction
Capturer le son d’une pièce de théâtre est un défi technique compliqué mais passionnant. Cela dépasse largement le simple cas de l’enregistrement d’une voix en home-studio.
La scène, les déplacements des acteurs, l’acoustique parfois difficile ou les bruits parasites du public sont autant d’éléments à prendre en compte. Comprendre comment le son circule, choisir le bon matériel et adopter les meilleures techniques de captation sont essentiels pour obtenir un rendu fidèle et exploitable, que ce soit pour une archive audio professionnelle ou l’ajout sur une captation vidéo.
Comprendre la circulation du son et l’acoustique du lieu
Avant de poser le premier micro, il faut comprendre l’ennemi invisible : la réverbération.
Dans une salle de théâtre « à l’italienne », l’acoustique est conçue pour porter la voix. Mais dans une salle polyvalente, une église ou une salle de cinéma reconvertie, les surfaces sont souvent dures et parallèles. Le son direct (celui qui sort de la bouche de l’acteur) est immédiatement suivi par une multitude de réflexions sur les murs.
Le problème de la distance critique
Plus vous éloignez le micro de l’acteur, plus vous captez de « salle » (écho) et moins vous avez de « source » (voix). C’est ce qui rend les voix lointaines et inintelligibles.
Schéma conceptuel de la circulation du son :
[ MUR DU FOND (Réflexion)]
^ ^
| | (Son Réfléchi / Réverbération)
| |
[ ACTEUR ] ->->-> (Son Direct) ->->-> [ MICRO ]
\ /
\ /
(Bruits de pas / Scène) (Public / Toux / Rue)
Dans une salle de cinéma, les murs sont souvent traités pour absorber le son des haut-parleurs, ce qui rend la salle « mate ». C’est un avantage pour l’enregistrement (son plus sec), mais cela oblige les acteurs à forcer la voix, créant une dynamique artificielle (cris) qu’il faudra gérer.
Le défi des acteurs en mouvement : Les techniques de proximité
La meilleure solution pour rejeter le bruit du public et l’acoustique de la salle est de réduire la distance micro-source à zéro. Cela implique d’équiper les acteurs.
Le Micro-Cravate (Lavalier)
C’est la solution discrète classique. On le cache dans le col, les cheveux ou le costume.
- Avantage : Invisible.
- Inconvénient : Si l’acteur tourne la tête, le son change (« timbrage »). Le frottement des vêtements (bruit de « frotté ») est le cauchemar de l’ingénieur du son.
Le Micro Serre-tête (Type « TED » ou « Madonna »)
C’est la solution reine pour la qualité audio (utilisée par DPA, Countryman, Shure). Une fine tige couleur chair place la capsule à quelques centimètres de la bouche.
Gestion des contraintes organiques (Plosives, Cris, Salive) :
Au théâtre, les acteurs postillonnent, hurlent et transpirent.
- Les Plosives (P, B) : Ne jamais placer le micro devant la bouche. La capsule doit être située sur la joue, au niveau de la commissure des lèvres, légèrement en retrait. L’air expulsé passe ainsi « à côté » du micro.
- La Sueur et la Salive : Les micros pro (ex: DPA 4066 ou 6066) ont des grilles de protection et des « gouttes d’eau » sur le câble pour empêcher la sueur de couler dans la capsule.
- La Dynamique (Cris vs Chuchotements) : Il faut régler les gains des émetteurs pour encaisser les cris sans saturer (clipping), tout en ayant assez de niveau pour les chuchotements.
Le "Must-Have" des Micros de scène
Points Forts : Portée : Jusqu'à 100 mètres en champ libre, Scan de Fréquences Automatique : Le récepteur peut scanner les ondes pour trouver une fréquence libre et sans interférence en...
Les Avantages : Consistance audio parfaite : La distance entre la bouche et le micro ne change jamais, même si l'acteur tourne la tête. Gain élevé : Comme il...
Qualité Sonore : Nettement supérieure au micro interne d'un téléphone. Le son est chaud, clair et la voix est bien mise en avant.
La captation d’ambiance et la scène globale (Micros sur pieds)
Si les acteurs refusent de porter des micros, ou pour capter la « spatialité » de la scène, il faut utiliser des micros sur pieds. C’est ici que le choix du matériel et de l’angle est crucial pour éviter de capter la toux du premier rang ou la sirène de police dans la rue.
L’approche « Schoeps » et le couple ORTF
Pour donner une image stéréo réaliste (gauche-droite) et naturelle, la technique reine utilise deux micros cardioïdes (comme les célèbres Schoeps MK4 ou Neumann KM184).
La configuration ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française) :
Cette technique simule l’écoute humaine.
-
Espacement des capsules : 17 cm (la distance moyenne entre deux oreilles).
-
Angle d’ouverture : 110 degrés.
Schéma de placement (Vue de dessus) :
VERS LA SCÈNE
/ \
110° 110°
/ \
(Micro L) (Micro R)
\ /
\--17cm--/
|
[PIED]
Pourquoi 110° ? Cet angle permet de couvrir une scène large sans « trou » au milieu, tout en offrant une belle séparation stéréo.
Pour éviter les bruits du public, ces micros doivent être placés en hauteur (sur perche ou pendrillons), orientés vers le bas (plongée), tournant ainsi le « dos » (la zone morte des cardioïdes) au public.
Les Micros Canons (Shotgun) :
Si la scène est très éloignée ou bruyante, on utilise des micros canons (très directionnels, type Sennheiser MKH416 ou Schoeps CMIT). Attention : s’ils isolent bien la voix, ils écrasent la perspective sonore et sonnent moins « naturels » qu’un couple ORTF.
Le "Must-Have" des Micros canon
Microphone canon léger et solide à petit bubget : Le Sennheiser MKE600 Shotgun est particulièrement adapté au positionnement du microphone à distance. La directivité indépendante de la...
Points fort : Le Røde NTG3 peut être utilisé pour capter le son jusqu'a 10m. Il est considéré particulièrement redoutable pour l'enregistrement de terrain (field recording) en nature. Il est souvent...
Le système sans fil (HF)
La liberté de mouvement impose la transmission HF (Hautes Fréquences). La fiabilité est la clé. Une coupure radio en plein monologue est irrécupérable.
Matériel recommandé :
- Haut de gamme (Pro) : Shure Axient Digital ou Sennheiser Séries 6000/9000. Transmission numérique cryptée, aucune perte de qualité.
- Milieu de gamme (Robuste) : Sennheiser EW-DX ou Shure QLX-D.
- Entrée de gamme (Budget) : Sennheiser EW 100 G4.
Conseil : Utilisez des antennes déportées (palettes directives) placées en bord de scène pour garantir que le signal traverse les corps des acteurs sans coupure.
Captation Vidéo et Son : Le défi de la synchronisation
Enregistrer l’image et le son séparément est obligatoire pour un résultat pro, mais cela introduit le problème de la latence et de la synchronisation labiale (lip-sync).
La Latence et le Décalage
Le son voyage à 340 m/s. La lumière est instantanée. Mais le pire ennemi est la latence numérique.
- L’image met du temps à être traitée par le capteur de la caméra.
- Le son met du temps à être converti en numérique par l’enregistreur.
- Résultat : Sans précautions, les lèvres bougent avant ou après qu’on entende la voix.
Le Workflow de tournage
-
Timecode (TC) : Idéalement, caméras et enregistreur son partagent une horloge commune via des boîtiers (ex: Tentacle Sync). Cela aligne tout automatiquement au montage.
-
Le Clap : Indispensable. Un clap visuel et sonore au début de chaque acte permet de recaler manuellement les pistes.
-
Fréquence d’échantillonnage : Toujours enregistrer l’audio en 48 kHz (standard vidéo). Le 44.1 kHz (standard CD) créera un glissement progressif (drift) : le son sera synchro au début de la pièce, et décalé de plusieurs secondes à la fin.
Stratégie de Mixage et Spatialisation
Pour un rendu parfait, l’approche « Multi-pistes » est non négociable.
-
Pistes ISO (Isolées) : Chaque acteur équipé d’un micro HF a sa propre piste mono. Cela permet, en post-production, de couper le micro d’un acteur quand il ne parle pas (nettoyant ainsi le bruit de fond, les souffles, les frottements).
-
Piste Stéréo (Main) : Le couple ORTF (110°) enregistre l’ambiance globale, les déplacements spatiaux (on entend l’acteur aller de gauche à droite) et la réaction de la salle.
Au mixage : On utilise les micros HF pour la présence et l’intelligibilité (au centre), et on dose le couple ORTF pour donner de l’air, de la réverbe naturelle et situer l’action dans l’espace (panoramique gauche/droite). C’est ce mélange qui donne un son « cinéma ».
Conclusion
Capturer le théâtre demande de marier la technique froide (fréquences, angles) avec la réalité organique du jeu (sueur, cris). L’objectif est l’invisibilité technique pour la sublimité artistique !
Checklist récapitulative pour votre captation
Pour les acteurs (Proximité) :
Émetteurs HF : Batteries neuves, fréquences scannées avant le show pour éviter les interférences TV/4G.
Pour l’ambiance (Stéréo)
Coule de micros : 2x Petit diaphragme (Schoeps MK4, Neumann KM184 ou Rode NT5).
Barre de couplage : Réglée en ORTF (17cm, 110°).